♡ "Vert et Bleu", un conte de Fée de Mademoiselle de la Force (17ème siècle) 1ère partie



Il y avait une fois une reine, qui se trouvant grosse appela une de ses sœurs, qui se nommait Sublime. C'était une fée d'un savoir profond et certain; elle la pria de se trouver à ses couches, et de lui dire la destinée de son enfant.

Elle donna naissance à une petite fille que la fée prit dans ses bras, et l'ayant attentivement considérée, elle vit dans sa physionomie une élévation extraordinaire, une noblesse et une fierté digne du sang dont elle sortait; mais aussi elle remarqua une fatalité infaillible, si elle aimait un homme ordinaire; en un mot, elle connut qu'elle ne serait parfaitement heureuse que lorsqu'elle s'unirait à quelqu'un d'aimable, mais qui lui serait entièrement opposé, et que ce ne pourrait être qu'après plusieurs travaux.

Ces prédictions et ces contrariétés embarrassaient la fée. Elle ne croyait pas qu'il fût aisé de les accomplir. Cette opposition lui paraissait un obstacle, elle en voyait encore un plus grand à trouver un homme parfait: la nature, défaillante dès ce temps-là, ne produisait plus que difficilement, et les personnes extraordinaires étaient pour lors aussi rares qu'elles le sont à présent.
La fée se consulta quelques moments pour savoir ce qu'elle ferait de la petite princesse, et voulant l'ôter absolument hors de la portée des hommes, elle la mit, avec sa nourrice et quatre princesses de son sang, de même âge qu'elle, dans une nuée; ce fut là qu'elle établit sa demeure, si éloignée de la terre et de ses corruptions qu'elle espéra, avec ses soins, la rendre un jour une fille achevée.

Cette princesse avait les plus beaux yeux du monde, ils étaient bleus, si animés et si vifs que la pénétration de leurs regards rendit ce nuage de la même couleur. De là vint que la fée, en peine du nom qu'elle lui donnerait, la nomma la princesse Bleu.

Sublime donna tous ses soins à faire que l'âme de la princesse fût aussi belle que son corps était parfait; elle eut la satisfaction de la voir dignement répondre à ses espérances. Bleu avait le plus grand esprit de la terre; il fut embelli de toutes les belles connaissances, et à la noire science près, elle n'ignorait rien. Elle avait autant de raison que d'esprit. La fée lui confia le sort qu'il lui fallait éviter. L'orgueil de la princesse la poussait naturellement à son heureux destin, trouvant dans ses sentiments qu'il ne lui serait pas aisé de s'accommoder d'un prince, comme étaient la plupart de ceux qu'on voyait sur la terre.

Ce goût difficile plaisait à Sublime. Elle n'avait pas travaillé seule à donner ce logement si singulier à la princesse Bleu. Il y avait un fameux magicien qui était son ami intime, la médisance assurait même qu'il y avait quelque chose de plus, et que Tiphis (c'était ainsi qu'on l'appelait) avait depuis longtemps une galanterie avec elle; ce qu'il y avait de certain, c'est qu'ils ne faisaient pas une grande chose l'un sans l'autre, qu'ils se communiquaient leurs desseins, et vivaient très privément ensemble.

Tiphis avait un fils, nommé Zélindor, qu'il avait eu d'une reine qu'il avait tendrement aimée. Ce prince était si bien fait, il avait tant de belles qualités, et il sentait déjà tant d'amour pour la princesse qu'il voyait souvent, que Sublime croyait quelquefois que Zélindor était l'illustre amant qui lui était destiné; mais elle perdait bientôt cette pensée, ne voyant rien d'opposé entre l'un et l'autre, et ne prévoyant pas qu'ils eussent des traverses à essuyer, quand Tiphis et elle auraient envie de les marier ensemble.

Mais laissons pour quelque temps ces paisibles habitants de l'air, il faut revenir à la terre. Deux ans auparavant la naissance de la princesse Bleu, il y avait un jeune monarque qui gouvernait tout l'univers, autant par son pouvoir que par sa douceur et ses agréments; sa beauté même servait à lui donner des sujets; son nom était Printemps. Toute la terre était égayée sous son règne, tout fleurissait sous son aimable empire, et on l'aimait jusqu'à l'adoration.

Mais les destinées ravirent bientôt à la terre le charmant Printemps; ce fut un deuil général que sa perte. La reine son épouse se trouva grosse à sa mort, et les philosophes, ayant dans ce temps-là réglé le cours de l'année, et divisé les saisons, on donna le nom de cet aimable roi à la plus agréable de toutes, qui depuis a toujours conservé le nom de Printemps.

La reine accoucha ensuite d'un fils, qui dans le premier âge fit voir tous les agréments de son père, ce qui obligea à l'appeler le prince Vert. Son enfance fut si riante et si vive qu'on ne
saurait le représenter dans les charmes brillants de sa belle jeunesse; on l'aima comme celui qui lui avait donné la vie; il faisait entièrement souvenir de lui, et jamais fils ne fut si digne de son père.

Sa cour était belle et galante, et parmi tant de beautés qui briguaient à l'envi sa conquête, aucune n'eut la gloire de toucher un cœur superbe que l'amour pourtant voulait s'assujettir.
Il sortait d'une victoire pénible, et il venait de vaincre un vieux prince célèbre par ses rigueurs. C'était un tyran, qui désolait toute la nature; après quoi, il ne chercha qu'à se délasser par des fêtes galantes et des divertissements continuels.

Le bruit de sa renommée volait partout, il ne fut pas ignoré de Tiphis et de Sublime, qui l'admiraient comme les autres. Zélindor était ému d'une secrète jalousie pour tant de louanges qu'on lui donnait, et la princesse Bleu encore plus émue, ne pouvait s'empêcher en secret de se destiner à un prince si charmant, et de souhaiter, au péril de mille travaux, qu'il fût celui qui lui était promis par les destinées.

Elle s'abandonnait à ses pensées, voyant bien qu'elle n'aimerait jamais un homme ordinaire ; et tout aimable et amoureux que lui paraissait Zélindor, quand elle le comparait à ce qu'elle entendait dire du prince Vert, elle ne le trouvait plus qu'un homme ordinaire.

La fée Sublime lisait dans le secret de ses pensées, et elle les approuvait; et comme elle se fiait entièrement à son courage et aux grands sentiments dont elle était capable, elle lui permettait quelquefois de descendre sur les montagnes, et de là dans les plaines, et de chasser avec ses quatre princesses, elle avait même construit, dans un vallon, une fontaine admirable, afin qu'elle pût se baigner quand elle serait lasse, et qu'elle voudrait se rafraîchir.

La princesse Bleu poussait même quelquefois ses promenades plus loin, elle allait dans les cités voir les spectacles et les autres choses curieuses ou divertissantes. Mais comme Sublime ne voulait pas que l'on vît cette prodigieuse beauté, elle la rendait invisible par le moyen d'un voile qui avait le don de la soustraire aux yeux humains. C'était le voile d'Illusion, qui cache les choses véritables, et qui fait paraître souvent celles qui ne le sont pas. En effet, quand Bleu se voulait divertir, elle le mettait sur sa tête, et en faisait tenir les bouts par ses quatre princesses; elle semblait prendre incontinent la figure qu'elle voulait; tantôt c'était un superbe édifice, une autre fois une cabane, une touffe d'arbres ou un obélisque, selon ce qu'elle imaginait, et de cette sorte elle marchait en sûreté.

Un jour qu'elle visitait un parc d'une beauté merveilleuse, elle entendit un bruit de chasse; soudain faisant déplier son voile mystérieux, elle voulut paraître une statue de girasol, couchée sur quatre piliers de saphirs, sous cette forme, elle vit passer et repasser plusieurs fois toute la chasse, et chacun s'étonna de la merveille qu'ils voyaient; enfin elle aperçut un jeune homme à cheval, en qui la nature avait déployé toutes ses perfections. Dès qu'il porta ses regards sur ce bel ouvrage, il se jeta légèrement à terre, et ayant considéré quelque temps la statue qui avait tous les traits et les agréments de la princesse, et qui lui ressemblait si bien qu'on eût dit qu'elle était animée, il se mit à genoux tout éperdu : «Ô Dieu! s'écria-t-il, pourquoi faut-il que ce chef-d’œuvre parte de la main d'un homme?»

La princesse considérait ce jeune homme inconnu avec d'étranges mouvements, jamais rien de si charmant n'avait paru à ses yeux; il était d'une grandeur extraordinaire, mais sa taille avait une beauté et un agrément inexprimables. Son visage était gai et riant, les grâces y avaient répandu tous leurs charmes.

Bleu se perdait dans l'examen d'un homme si parfait, elle y trouva un poison mortel pour son cœur: «Hélas! dit-elle en soi-même, serait-ce celui dont les qualités communes me doivent rendre si malheureuse? Car les beautés de la personne ne sont rien sans les ornements de l'esprit et les qualités de l'âme.»

Cette imagination lui durait peu, et elle se flattait que le dedans répondrait au dehors.
Le prince, pendant ces réflexions, était dans une considération si attentive qu'il en avait oublié toute autre chose, quand une des jeunes princesses proposa tout bas à Bleu de leur permettre de faire un concert pour achever de le confondre.


L'aimable Bleu sourit, et lui dit qu'elle le trouvait bon, et lors les quatre princesses chantèrent distinctement ces paroles :

Tu vois devant tes veux ce qui seul peut charmer,
L'objet seul que l'on peut aimer.
Il présente à ton cœur de glorieuses chaînes;
L'amour a fait pour toi ces liens précieux,
Espère et souviens-toi qu'après de longues peines,
On peut trouver un sort délicieux.

Le prince fut d'abord si épouvanté d'entendre des voix si belles sortir de ces colonnes de saphirs, et s'accorder avec une justesse qui allait chercher dans son âme toute la disposition qu'il avait lors pour la tendresse, qu'il ne savait, dans un si grand prodige, si son état était bien naturel, et s'il ne demeurerait pas toujours enchanté. Ces paroles se répétèrent si souvent qu'il n'en perdit aucune, et se laissant emporter à une flatteuse espérance: «Que faut-il faire, s'écria-t-il, pour mériter de brûler de ces feux, et pour en espérer la récompense? Quels travaux peuvent m'étonner`? Je ferais plus qu'Hercule.»

Une seule voix lui répondit:

Cherche et trouve l'objet qui t'a su plaire.
La seconde poursuivit:
Persuade et plais à ton tour.
La troisième continua:
Qu'aimer soit pour ton cœur la principale affaire.
La quatrième finit en chantant:
L'amour est le prix de l'amour.

A suivre...

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